Transformer un texte en espace vivant
Le défi posé aux étudiants de 3ᵉ année en architecture intérieure de l’Iffdec ne se limitait pas à « habiller » une scène : il s’agissait de traduire en volumes, matières et lumière la puissance d’une adaptation contemporaine de Marius (adaptation de Joël Pommerat). Encadrés par les professeurs Catherine Allain et Jean-Baptiste Culot, par groupe de sept à huit étudiants ils ont travaillé en atelier de conception pour imaginer une scénographie fidèle à l’esprit du texte : nostalgie, tensions familiales, désir d’évasion, tout en répondant aux contraintes techniques et à la vie d’un plateau professionnel.
La version mise en scène aujourd’hui par Pommerat renouvelle le classique de Pagnol : transformant l’estaminet de César en une boulangerie-café menacée par l’essor des fast food, elle mêle comédiens professionnels et anciens détenus, et injecte dans la pièce des anachronismes contemporains. Pour des scénographes en devenir, la question est double : comment signifier ce glissement temporel et social sans trahir la dramaturgie ? Et comment faire coexister espaces intimes et scènes collectives, dans un dispositif technique réel ?


Du relevé à la pratique professionnelle
Le processus créatif mis en place reproduit rigorisme et liberté du métier : visite approfondie du TNB (scène, coulisses, salle, costumes, salle éclairages), rencontre avec les techniciens (son, lumière, décors) et appropriation des plans de scène fournis ont constitué le point de départ. À partir de là, les étudiants ont conduit une démarche en quatre temps : chercher, explorer, développer, investir, l’ensemble structuré autour d’un rendu professionnel.
Les livrables exigés reflètent cette exigence : dossier d’analyse et cahier de recherches, storyboard intégral de la pièce (séquence par séquence), croquis et recherches volumétriques, maquettes de principe puis maquette finale, plans et coupes (plans de la scène fournis mais retravaillés et détaillés), choix des matériaux et de l’éclairage, planches A0 (analyse, concept, références, plans, perspectives, planche d’ambiance, matériaux). L’oral final, tenu en présence du metteur en scène et de son équipe, a offert aux étudiants l’occasion de confronter leurs propositions au regard de professionnels et d’expliquer les partis pris pour l’instant scénique qu’ils avaient choisi de représenter.
Une contrainte pédagogique forte : chaque groupe devait justifier un instant de la pièce par une scénographie précisément documentée, tout en ayant produit un storyboard couvrant l’intégralité du spectacle. Ce double enjeu, le détail du moment et la cohérence de l’ensemble, pousse à penser la scénographie comme narration visuelle continue, et non comme un simple décor.






Créations et enjeux scénographiques
Les projets présentés témoignent d’une sensibilité partagée pour la contemporanéité de l’adaptation et pour la nécessité d’un dispositif flexible. Parmi les axes majeurs ressortis lors des soutenances :
• Hybridation des temporalités : jouer sur la stratification des éléments (meubles anciens/boulangerie, matériaux industriels, objets numériques) pour faire cohabiter passé et présent sans casser la lisibilité dramatique.
• Intimité vs espace public : la boulangerie-café, lieu central, doit à la fois être accueillante et symboliquement « étouffante » pour traduite la relation père-fils.
• Approche socio-culturelle : plusieurs propositions intègrent des éléments graphiques pour souligner la tension entre survie locale et globalisation commerciale.
• Techniques et faisabilité : confrontés à des techniciens, les étudiants ont appris à composer avec les contraintes réelles (accroches, points d’éclairage, circulation coulisses-scène, décors démontables). Les présentations ont inclus des plans techniques et des choix de matériaux compatibles avec les exigences de répétition et de jeu (résistance, poids, sécurité).
La représentation de la pièce au TNB, programmée fin janvier dans le cadre du partenariat école-théâtre, a été la conclusion naturelle de cet atelier : un terrain d’observation où les étudiants ont pu voir leurs problématiques (visibilité, déplacement, transitions) mises à l’épreuve auprès d’une distribution mixte, d’un metteur en scène engagé et d’équipes techniques exigeantes.
Cet atelier dépassait l’exercice académique en confrontant les futurs scénographes à la réalité d’un plateau professionnel, les responsabilise quant à la lisibilité scénique et les sensibilise aux enjeux sociaux et éthiques d’une mise en scène contemporaine. Pour le TNB, il ouvre une fenêtre vers de nouvelles lectures plastiques d’un texte connu, et favorise un dialogue entre apprenant et création.









